(où le J’Go Saint-Germain à la manière de San-Antonio)
(…) Le principal intérêt de la vie de poulaga c’est qu’elle est extravagante. La fréquentation des malfrats, des asphalteuses et des macchabées, c’est un bon remède à la routine. Reste que l’aventure n’empêche pas les principes, et moi, ça m’incommode de ne pas croquer à l’heure. Béru est pareil : passé midi, il se met à gargouiller de la chique comme un clébard enragé, en sondant ses fouilles à la recherche de restes de salami. D’ailleurs, pendant que je monologue in petto, le gros est cachalé à côté de moi dans cette chignole de louage, et s’agace en voyant l’horloge analogique du tableau de bord bâtonner 12H30. « San-A, j’ai les boyaux en accordéon, faudrait voir à bâfrer illico avant que je m’évanouiasse ! » qu’il me menace, le mammouth, en s’enfouissant trois phalanges dans le naseau droit.
Au lieu de répondre, comme on s’arrive à Saint-Germain-des-Prés, j’enfourne la caisse au parking sous tes reins, et je traine le gros jusqu’à la surface. Ceci fait, nous autres de la flicaille en civil entreprenons de visiter la première taverne qui croise notre chemin. A un jet de pavé de là, un gonze affable et défeuillu recouvert d’un tablier rouge nous donne du « Bienvenue au J’Go » en branlant du chef, ce qui est tout de même plus civilisé que de souhaiter la bienvenue au chef en branlant du gigot.
S’installant sur un siège et sur la terrasse, Béru se prend à évoquer le train expressif d’une gersoise de sa connaissance. Moi je zyeute à travers la vitre les jambons pendus au plafond, les légumes qui swimment dans les bocaux de vinaigre et les haricots fumants qui ont l’air de rendre jouasse notre voisine de tablée, une jeune rouquemoute germanopratine à qui je trompéterais bien du Boris Vian dans la cave à cigares. Mais déjà le serveur déboule avec un carnet et un accent à couper à l’opinel d’office n°112, du sans aucun doute au galet de Garonne qui lui sert de luette. Le zigue nous propose de dépuceler une quille de rouge en accompagnement de demoiselles de canard. À ces mots le gros lâche un « Et comment mon cochon ! » tonitruant, qui manque de flanquer le sudiste à la renverse et macule d’écume le verre de ses binocles.
En moins de temps qu’il ne faut à Giscard pour se faire le brushing des soirs de fête, notre table croule sous les carcasses de palmipèdes. Pendant que Béru zigougne son battoir à bifteck dans la charpente du volatile, mézigus promène en grande majesté son clavier de ratiches dans les chairs de la bête, en poussant de petits cris satisfaits. Le jaja est un de ces réjouissants vins du Sud-Ouest qui mettent la bouche en forme et les idées en place. Le panard ! C’est pas à la closerie des Lilas qu’on peut bâfrer si bon. Et avec les doigts s’il vous plaît. Soudain, le taulier s’amène en criant qu’un malheur est arrivé, et que le dabe a bigophoné le restaurant pour nous intimer l’ordre de ramener nos fondements illico dans son bureau.
Sans même prendre le temps de nous débargougner les phalangettes, voilà qu’on s’arrache à regret de ce bout de terrasse en paradis, Béru la boutanche à la main et des carcasses plein les poches, et moi la carte de visite de la rouquine dans le larfeuille. M’est avis qu’on remangera de la demoiselle avant la tombée du jour (…)