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L’agneau du Quercy, à la trace

Par les temps qui lassent, la campagne a valeur de refuge pour l’homme pressé des masses urbaines qui, dans un geste pathétique, tente de se rattacher à la terre comme à la branche d’un arbre pourrissant : ferme de carton-pâte où se consume le fumier de la sous-mondanité en prime-time, voyages touristiques à l’intention du ragondin des villes, recyclage des valeurs habituelles du terroir dans la fosse médiatique (authenticité, bon sens…). Si le phénomène n’a rien de semblable, d’un point de vue social, avec l’utopie communautaire hippie des années 60, il témoigne d’un même aspect grégaire, loufoque, un peu nauséeux.
Sur la route de Figeac, les chênes à la silhouette rachitique et les dalles de pierres usées servent de balises pour cingler à travers les collines du Quercy dont les courbes se dévoilent dans le faste éclairé du printemps. Au bout de la route, à proximité du village de Livernon, la ferme de Laurent Descargues. Des tracteurs, des mottes de foin strictement empilées, la boue incrustée dans les crampons des souliers, le chien fidèle qui aboie, la complainte des agneaux se languissant du breuvage maternel ; la vision et le vacarme ordinaires d’une ferme. Pas celle au bois rutilant de la télé réalité ni celle des écrivaillons à la plume faussement bucolique, une vraie, pure et dure, dans la sévérité ronflante d’un paysage que le temps semble avoir figé et le mouvement d’une activité permanente, dans le silence des nuits et la turbulence des jours.
Laurent a 32 ans, il est éleveur à la suite de son père, ainsi que l’héritage et la fortune se transmettent fréquemment à la campagne, avec une bergerie de 800 brebis et de 1 200 agneaux à charge. « Quatre générations ont travaillé à la ferme. La première grange a été construite en 1904. Il y avait des vaches, des moutons et puis quelques chevaux. On était alors dans une logique d’autarcie, d’auto-consommation. Le commerce n’est apparu que dans les années 60, et la spécialisation dans les ovins encore plus tard, dans les années 80 ». Un siècle d’évolution, de progressive rentabilisation. « Il y a 30 ans, par exemple, les contre-saisons n’existaient pas. En plus de la période naturelle d’agnelage en été, les brebis peuvent aujourd’hui accoucher à l’automne et au printemps. De même, les éleveurs ne se prêtaient à aucune conformation ni sélection de l’espèce. Les consommateurs mangeaient plus gras et le travail de l’éleveur exigeait moins de précaution ». Le cahier des charges, auquel se réfèrent les éleveurs pour obtenir le label, relève désormais de la prescription divine : interdiction du lait artificiel (sous la mère pendant 60-70 jours), limitation de l’âge (entre 60 et 150 jours), obligation de préserver la boucle (pour la traçabilité). Ensuite, à l’abattoir, les ovins sont classés selon la quantité de viande (ainsi la classification : E/U/R/O/P) et l’état d’engraissement (ainsi la classification : 1/2/3/4/5) qui vont définir l’obtention et l’estampille du label (U/R/O & 2/3). Chez Laurent, 85% des agneaux sont labellisés ; des résultats au-dessus de la moyenne que l’on attribue à une sensibilité autant qu’une technique. « Tout se joue à l’âge du premier mois quand l’agneau est séparé de sa mère et qu’il n’a pas l’habitude de se nourrir de foin et de céréales. Un bon agneau doit grossir rapidement, atteindre les 35 kilos après 100 jours. Il faut surveiller l’évolution de sa masse graisseuse, lui presser régulièrement les reins et la queue ». Ainsi par le toucher et l’attention quotidienne, l’éleveur entretient un rapport affectif avec ses bêtes qui le commande de ne pas négliger les plus faibles, donc les moins rentables. « On n’est pas des maquignons. Autrefois les éleveurs devaient vendre pour exister, le raisonnement n’était pas le même ».
Si les pratiques ont évolué, le mode de vie du paysan s’indexe aussi de plus en plus sur la société civile, rompant avec les clichés habituels de l’ermite et des inaptitudes sociales. « Le revenu c’est bien sûr important, mais pas à n’importe quel prix. Avec la nouvelle génération, il y a une envie, un besoin même, de ne pas se couper de la réalité. Les 35 heures ont eu beaucoup d’effets en ce sens. Moi aussi j’ai envie de profiter des vacances, de fréquenter des gens en dehors du milieu agricole. Il y avait beaucoup de célibataires chez les éleveurs par exemple, ce n’est plus cas aujourd’hui ». Le teint rosé par la brise, la silhouette fine, sautillante, Laurent ne correspond en rien à l’image du paysan râblé, la clope éteinte à la commissure, maugréant contre l’étranger qui passe. Seul ici résiste, à l’érosion et à la modernité, ce paysage de rondeurs apaisantes.

Vincent Sarthou-Lajus


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