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Le J’Go Saint-Germain à la manière d’Ernest Hemingway
En principe, je ne buvais jamais après le repas, ni avant d’écrire, ni en écrivant. J’avais promis à Miss Stein de me discipliner pour mieux servir mon art, mais ce n’était pas vrai. Je ne pensais pas à ne pas boire, mais à écrire une phrase vraie par jour. En écrivant une phrase vraie par jour, on entretient la confiance, et la littérature exige plus de confiance que de sobriété.
Quand l’automne venait, on marchait dans la rue de Seine jusqu’au marché Saint-Germain, en se jurant d’être aussi heureux que possible. Le soleil séchait les pavés lavés par les agents municipaux. C’était merveilleux de descendre les boulevards de Paris en pensant que j’avais bien travaillé et que ma femme me tenait la main. Rien ne pouvait gâcher ces fins de matinée d’automne, à part un mauvais repas. Mais nous allions déjeuner au J’Go, où la nourriture était toujours bonne.
Le J’Go était un restaurant où se réunissaient régulièrement les Gascons de Paris. On en trouvait toujours une paire au comptoir, qui riait. Il y avait du soleil sur leurs visages hâlés par les travaux des champs, et des sillons creusés dans leur nuque recouverte de cheveux noir de geai, sauvages et désordonnés. Ils n’avaient aucune confiance en quiconque n’avait jamais joué au rugby, mais ne faisaient jamais non plus entièrement confiance à personne, et pensaient qu’en chaque homme qui passe se cache un ami. La présence de tous ces Gascons rendait le restaurant accueillant, car ils offraient autour d’eux des verres d’Armagnac, un digestif que les connaisseurs préfèrent au Cognac.
On s’attabla à la grande terrasse, en observant la lumière changeante sur les volets clos des façades, et la course bête et lente des vélos en libre service. Je parcourus le menu illustré par des collages de Jean-Paul Chambas.
Chambas est un grand, un grand ! s’écria ma femme.
Un grand, et un ami sûr, dis-je.
On commanda des fèves, des cœurs de canard et du vin rouge. Sous l’effet de l’alcool, je fus certain d’avoir trouvé le moyen d’écrire comme Cézanne peint.
Une fois rentré, je relus la moitié de mon manuscrit. Je corrigeai le dernier paragraphe et m’allongeai près de ma femme assoupie sur le lit défait. Elle s’éveilla sans ouvrir les yeux :
Ernie chéri, promets-moi que nous prendrons encore des repas merveilleux comme celui d’aujourd’hui, et que nous ferons toujours de merveilleux voyages.
Nous mangerons au J’Go tous les jours quand j’aurai vendu mes nouvelles à la Transatlantic Review, dis-je. M-m-m-m, fit-elle doucement, comme un chat.
Oui, et nous irons à Bayonne, et après Bayonne, nous irons à Pampelune et à Madrid.
De là où nous étions, nous pouvions voir le soleil quitter le mur d’en face. C’était un bel après-midi d’automne, et nous étions heureux.
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