Le goût du dernier baiser
Avoir un pâtissier à demeure est devenu un luxe pour un restaurant. C’est comme le temps, qui lui est devenu tellement précieux qu’il nous échappe. La pâtisserie çà prend du temps, c’est comme la dentelle, çà ne s’improvise pas, çà se calcule, se réfléchit, se travaille. Il y a comme un goût de mathématiques derrière tout cela. Alors comment inviter à la même table Descartes et Rabelais. Gilles n’est pas que pâtissier, il flirte aussi avec le chocolat, produit noble, sans compromis. - J’ai habité 26 ans dans un petit village, à Montclar de Quercy, en pleine campagne, tout au bout d’un chemin sans issue. C’est en voyant arriver la pièce montée pour ma première communion que j’ai voulu devenir pâtissier. L’aube blanche dégouline de caramel et les yeux de Gilles se souviennent. Les pièces montées sont parfois ces châteaux de cartes, fragiles, énigmatiques et imposants de l’adolescence. Sur une fine feuille de cuisson, Gilles dépose, découpe et dessine sa pâte : petits sablés, petites îles oû viendront accoster ses desserts. - Ici, il y a deux choses que tu ne peux pas rater, le pain perdu et le riz au lait. Qu’y a-t-il dans ses mots qui rendent les saveurs du passé si proche de moi ? Les moelleux au chocolat, emmitouflés dans leurs collerettes, soupirent de plaisir. Je me penche vers eux et entend un murmure : - Embrasse- moi. Le goût du dernier baiser, celui du dessert, celui avec lequel on part.
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