Sur la route bordée de cèdres décharnés et de feuilles mortes qui mène à Lannemaignan, commune à la frontière du Gers et des Landes, le vent gifle les coteaux et les nuages cinglent dans le désordre ; rien d’autre, a priori, que le décor de l’automne finissant. Au bout de l’allée, après s’être frayé un chemin entre les branches qui se rabattent sur la chaussée comme la voûte d’une galerie, le domaine de Michel Lamothe s’étend sur plusieurs hectares ; des rangées de vignes et, dominant de sa raideur impérieuse, la bâtisse du maître de chai dont la façade est recouverte par endroits de lierre roux. Michel a 71 ans, les cheveux blancs épars coupés ras, de fines lunettes qu’il porte au-dessus du front ; sa main gauche tremble un peu et ses yeux luisent du bonheur à évoquer la passion de l’Armagnac, ce nom qui « claironne à la fois un ton rocailleux et une façon chaleureuse de vivre ».
Pour Michel, la fin de l’automne correspond à la période de distillation. Après les vendanges (septembre-octobre) et un passage à travers les mailles du pressoir et de l’égouttoir de manière à évacuer le jus trop bourbeux, le vin est stocké à l’intérieur de larges cuves, à l’abri de l’air pour garantir la fermentation – quand le sucre se mue en alcool – et préserver les arômes. Ensuite, le vin transite par un bac d’alimentation avant de se diluer dans l’alambic. Drapée dans sa robe de cuivre lustrée, la « machine à vapeur » turbine à l’intérieur d’un hangar, séparée des autres pièces par un rideau de protection. Dès les premiers instants, l’odeur du fruit embouche les narines, la chaleur apprête le front et les tempes de perles ruisselantes ; l’impression de butiner dans une mare.
L’alambic se compose de deux parties : un chauffe vin qui sert en même temps de réfrigérant dans lequel se trouve le serpentin (long de plusieurs mètres !) et une colonne à plateaux de distillation. Michel décrit ensuite le processus à l’œuvre : « Le vin froid arrive dans le bas du réfrigérant et permet de refroidir les parties chaudes du serpentin chargées de vapeurs. Après avoir atteint une température de 60°C, il arrive dans la partie haute des plateaux et descend les niveaux jusqu’à la chaudière du bas par laquelle s’évacuent les vinasses. Les vapeurs, elles, suivent le chemin inverse, remontent les plateaux de telle façon qu’elles recueillent les arômes échappés et dépouillent le vin de son alcool. Parvenues en haut de la colonne, elles se condensent au contact du vin froid dans le serpentin, et l’eau-de-vie coule… »
Tous les jours depuis deux semaines, Michel, relayé par un ouvrier, surveille la métamorphose en fonction du degré alcoolique du vin, joue sur le débit et sur le feu, sans varier l’allure, avec la rigueur d’un contremaître.
Depuis 1976, lassé de la tutelle des coopératives, Michel distille et vend lui-même son breuvage. Pour cela, il a conservé 7 hectares de vignes (sur les 37 à l’origine), dévolus à la production exclusive de l’Armagnac. « Le producteur a seulement l’illusion d’être autonome. Mais, dans les faits, il est pieds et poings liés à un organisme dont il est le métayer, comme jadis avec le patron. Et pour un jeune qui aurait l’envie, il est désormais impossible de se lancer sans la contrainte d’une coopérative. Difficile pour lui d’exister ! Moi j’ai mis une dizaine d’années avant de me constituer un stock, et je travaillais en parallèle dans la fonction publique ! D’ailleurs je n’ai pas incité mon fils à prendre la relève… » Cette intégrité n’a rien de factice ; outre l’amertume (légitime) liée aux apories de l’époque, à ses exigences de rentabilité, elle renvoie à un savoir-faire artisanal, avec des spécificités selon les producteurs et les terroirs que l’on ne retrouve pas dans la production de Cognac, par exemple, où la distillation s’effectue dans un alambic commun à tous les viticulteurs.
Michel produit 10 000 bouteilles d’Armagnac chaque année, dont 80% destinés à l’exportation, entre autres aux Etats-Unis et dans les pays nordiques. Le chai abrite différents fûts alignés en rang, plus ou moins usagés en rapport avec le vieillissement requis ou la demande particulière des clients ; c’est là, après des séances de dégustation, en respectant le déterminisme des cépages (Folle blanche, Baco, Uniblanc), que Michel imprime à l’eau-de-vie son caractère singulier. « L’Armagnac a toujours été un produit de luxe, mais la tranche des gens qui savent vraiment l’apprécier s’amenuise. La majorité achète désormais par snobisme, en fonction d’une date de naissance… Boire de Armagnac doit rester un plaisir, un art de vivre, de partager, et pas seulement un produit de consommation ! »
Le tanin, la couleur, l’arôme, autant de signes que la nature doublée du labeur des paysans mobilisent à l’attention de nos sens pour peu qu’ils soient éduqués. Autre signe de connivence, dehors, suite à l’évaporation de l’alcool, les tuiles du chai sont recouvertes d’une pellicule noirâtre. « La part des anges ! s’écrie Michel, goguenard. Paraît-il que même, après, ils chantent des chansons paillardes… » Et de suite, les caprices du ciel, que l’on imaginait propres à l’automne, méritent l’indulgence de quiconque a déjà entrepris de lever son coude à des fins confuses et néanmoins heureuses.
Par Vincent Sarthou-Lajus
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